Pour fêter son avancement, j'ai eu envie de poster ici un extrait de mon mémoire sur "La Poétique de mise en récit et d'exhortation dans le rap français". Alors, ouais, c'est carrément moins marrant que les autres articles que j'ai pu écrire. C'est vachement spécialisé et j'espère sincèrement que ça restera quand même accessible à tout le monde ! N'hésitez pas à me donner vos retours, ils me seront vraiment utiles. Et pour vous accompagner dans votre lecture, je vous propose le clip de "Jeune Vétéran" de Nessbeal (sur lequel j'ai un peu bossé, du coup).

 

 

 

 

Le rap, en France comme ailleurs, a toujours été perçu à travers le prisme de la violence. La lecture qu'en font les médias et par leur entremise, l'auditeur profane, se concentre essentiellement sur l'aspect revendicatif du genre ; sur ses paroles parfois d'une agressivité extrême (on pense notamment au titre évocateur « Sacrifice de poulet », du Ministère A.M.E.R, vu comme un appel au meurtre d'agents des forces de l'ordre). Il serait donc facile de résumer le rap à un phénomène de mise en récit de la haine. Cette approche, sans être complètement erronée, demeure cependant incomplète et bien trop superficielle. Elle occulte un élément primordial : en mêlant actes et paroles, esthétique et sociologie, le traitement qui est communément fait du rap lui ôte toute dimension fictionnelle or, le rap repose d'abord sur une symbolique de la violence c'est à dire, sur la distinction opérée par l'artiste et par le public visé entre d'une part l'exagération d'un sentiment particulier, comme la méfiance envers la police ou le système politique, qui se traduit ainsi par des hyperboles, des provocations et le recours récurrent à une thématique de la violence et de l'autre, la réalité du rappeur en tant qu'individu. Cela revient à affirmer que, lorsque le rappeur écrit puis scande son œuvre, il se met en scène, transforme son texte en une fiction et n'engage au mieux que son statut de personnage. La violence dans le rap peut ainsi certes relever d'une fonction mimétique, puisqu'il s'agit tout de même de reproduire la plupart du temps un état de fait, une expérience vécue ; elle doit toutefois être appréhendée dans le cadre d'une poétique spécifique, faîte de jeux sémantiques, de références codées et d'exagérations dont la présence même suffit à indiquer la valeur avant tout artistique du texte. Isabelle Marc Martinez résume parfaitement cet aspect du rap en disant, dans son ouvrage Le Rap français : esthétique et poétique des textes (1990-1995) que « les propos agressifs ne sont pas des incitations à la violence mais des images à volonté subversive »

 

Cette volonté subversive procède principalement d'une inversion des valeurs. En comparant le rap aux traditions orales africaines, Isabelle Marc Martinez évoque par exemple la figure du trickster, cet être souvent surnaturel à la jonction entre le bien et le mal dont les actions, trompeuses, lui donnent néanmoins une portée héroïque non seulement grâce à l'ingéniosité qu'elles sous-tendent mais aussi et surtout grâce au retournement moral qui les détermine – le trickster triche, ment et exerce son pouvoir à l'insu des autres cependant, ces autres le méritent souvent parce qu'ils représentent une figure d'oppression. Elle précise dès lors qu'il en va de même lorsque les rappeurs se réclament de milieux criminels tels que le banditisme ou le proxénétisme : le proxénète, le dealer ou bien encore, le repris de justice, ne sont que des tricksters modernes dont l'ingéniosité est glorifiée non par leur violence mais par la façon dont le rappeur met en scène cette violence. Celle-ci acquiert sa raison d'être dans les modalités qui la retranscrivent : seuls comptent les mots, l'originalité de leur utilisation et la force des images qu'ils renvoient à l'auditeur. Il n'est pas question de glorifier la violence ; d'en faire un code éthique, mais de s'en servir comme d'un nœud thématique afin d'offrir à l'artiste la possibilité d'exercer sa virtuosité. La violence persiste dans le rap mais elle se déplace et devient performative. Si le rappeur désire prouver son talent, ce n'est souvent que pour mieux démontrer le manque de talent de ses concurrents car, en effet, rapper, c'est surtout reprendre une structure dichotomique, l'opposition entre individus ou groupe d'individus, pour la transporter dans un nouvel espace où s'affrontent uniquement des ethos, des constructions symboliques. La musique et l'écriture deviennent des armes. Dans son morceau « Jeune vétéran », le rappeur Nessbeal dit par exemple :

 

Y aura pas d'copains-copines, à coup d'808 j'termine ta team.

 

Ici, la deuxième partie de cette phrase pourrait laisser penser que le rappeur parle d'une arme. L'emploi du verbe « terminer » renvoie à cet univers de la violence, du banditisme, en somme, à la mort et toute la puissance évocatrice de cette phrase repose justement sur l'analogie immédiate que l'auditeur pourrait faire entre le numéro 808 et le calibre d'un fusil or, le numéro 808 désigne en vérité la TR-808, une boite à rythme, et une fois cet élément mis à disposition de l'auditeur, celui-ci peut dès lors réinterpréter les propos du rappeur comme l'affirmation de sa supériorité musicale sur ses adversaires ; supériorité telle qu'elle se substitue entièrement à la violence physique qu'aurait impliqué la mention d'une arme à feu. Il faut néanmoins noter le degré de spécialisation que demande la bonne compréhension de cette punchline : sa structure ne donne pas la possibilité à l'auditeur d'en saisir le sens ; elle s'appuie au contraire sur une ambiguïté intentionnelle sans laquelle la phrase perdrait de son intérêt esthétique et contraint finalement l'auditeur non spécialisé à exercer son esprit critique, sa capacité de lecture au second degré. Le rappeur est en droit de compter sur celle-ci parce qu'elle est l'un des piliers fondamentaux du genre. Désigner une telle formule par le terme de punchline n'est en outre pas anodin. La punchline, littéralement « la ligne/la mesure coup-de-poing » dans le rap, est une phrase, une sentence lapidaire, qui frappe, au sens propre comme au figuré, l'auditeur. L'écoute du rap s'articule principalement autour des punchlines : c'est elles qui fixent le texte en mémoire et pour cette raison, elles doivent se distinguer du reste de l'œuvre, déstabiliser l'auditeur aussi bien rythmiquement que sémantiquement. Leur syntaxe est ainsi souvent brève et la violence se fait sur le double plan structurel et thématique.

 

Il apparaît alors bien souvent que la violence est, dans le rap, une esthétique ; l'occasion d'une performance verbale et scénique plutôt qu'un véritable appel à la révolte. Il ne s'agit pas ici d'occulter la portée sociale et politique des textes, qui dépend de toute façon beaucoup plus des destinataires que des producteurs des œuvres, mais de la comprendre différemment et en relation étroite avec l'aspect purement artistique du genre. En exagérant les passions, en poussant le traitement de la violence jusqu'à la caricature, le rappeur fabrique un personnage dont l'excès sert à la fois de catalyseur pour l'auditeur, qui voit en lui un moyen d'extérioriser l'expérience quotidienne d'une injustice sociale, mais aussi et surtout de cadre performatif. C'est dans son ethos de voyou que le rappeur Nessbeal trouve une justification à l'emploi abondant d'un langage familier voire vulgaire, mélange éclectique entre argot des cités et arabe courant. Son flow, sa scansion, s'articule d'ailleurs autour de certaines consonnes fortes (le « r » notamment) et c'est principalement grâce à l'usage de ces consonnes que ses textes font naître chez l'auditeur l'impression d'une dureté, d'une brutalité omniprésentes. Pour se rendre compte de cette spécificité chez Nessbeal, il est possible de prendre le refrain de son titre « Candidat au crime » :

 

La victoire au bout du cimetière, exposé au crime

Comme Mesrine, nos vies sont dures comme la pierre

C'est la tempête sous nos casquettes, des couronnes mortuaires

Pris au piège dans le sasse, trop tard pour faire marche-arrière.

 

L'ensemble du refrain est rythmiquement construit autour de la forte occurrence du son [r] et le rappeur prend soin d'appuyer chaque répétition de la consonne afin de renforcer et doubler oralement l'effet d'allitération. On peut donc remarquer une étonnante correspondance entre la forme, phonétiquement dérangeante, agressive, et le thème du morceau, l'âpreté et la dimension tragique de la vie des jeunes de cités françaises. Ce travail strictement poétique n'empêche cependant pas le texte de transmettre un message : dans le cas de Nessbeal, la transmission du message idéologique passe par la peinture d'un tableau de la misère urbaine. Le rappeur dénonce en montrant, en pointant du doigt et même si ses textes sont avant tout des productions artistiques, ils n'en demeurent pas moins effectifs sur le plan politique. L'auditeur se révolte tout autant que le rappeur à l'écoute de ces descriptions édifiantes des conditions de vie en cité mais cette révolte n'est pas la conséquence d'une exhortation explicite ; au contraire, l'exhortation en question est implicite et ne peut se faire que si le travail esthétique est suffisamment aboutit pour que le destinataire puisse percevoir, par le biais d'un processus d'identification au rappeur, l'injustice des rapports de forces et de la violence exposés dans le texte de ce dernier.  

 

Il pourrait ressortir de tout cela que le rap traite majoritairement la violence comme un outil, un instrument formel et thématique ayant pour objectif de fournir les conditions nécessaires à un certain type de performance textuelle, vocale et musicale ; que cette violence aurait, en résumé, des fonctions poétique et cathartique, or on ne peut nier, que ce soit dans l'image stéréotypée que l'auditeur profane se fait du rap ou dans les discours publics d'une grande partie de ses acteurs, l'existence de la revendication d'une valeur politique du genre. Un bon rappeur est, par une sorte de convention tacite établit entre toutes les sphères de la société allant du non-initié à l'artiste, un rappeur qui a des choses à dire et par dire, on entend dénoncer ou provoquer au moyen d'un discours une action sur la société. Bien qu'une telle idée ait pu porter préjudice à l'étude du genre en devenant finalement le postulat de départ exclusif de la plupart des approches sur le sujet, elle n'en est pas moins valable : des rappeurs, que l'on qualifie ou qui se qualifient eux-mêmes d'engagés, cherchent en priorité non à offrir une performance esthétique mais à agir sur leurs auditeurs, à les éduquer politiquement et à les pousser à combattre eux-mêmes les inégalités dont ils se sentent les victimes. La violence n'a dans leurs textes plus tout à fait un rôle cathartique.

 

Lorsque dans son titre « 17 octobre », Médine raconte l'arrivée en France d'un immigré algérien puis son assassinat par les forces de l'ordre françaises lors des manifestations parisiennes du 17 octobre 1961, il fait de la violence un motif d'accusation à l'encontre du gouvernement français et dresse un parallèle entre les exactions commises par la police sur les immigrés algériens pendant la guerre d'Algérie et les injustices subies aujourd'hui par les jeunes issus de cette immigration. Le rappeur s'applique non seulement à dénoncer mais aussi à appeler à la révolte et c'est dans cet appel que sa pratique diffère de celle, par exemple, de Nessbeal. Parce que le rappeur souhaite appeler ses auditeurs à des actes de militantisme politique et donc, à sortir du contexte fictionnel et autonome de la performance orale et musicale, il trouble la distinction entre lui-même en tant qu'individu et son personnage, sa figure d'artiste. Il brise les codes du second degré en ajoutant à son ethos de rappeur celui d'un porte-parole ou d'un meneur politique. Ce phénomène est courant dans le milieu du rap engagé et y rend l'esthétique de la violence d'autant plus problématique qu'elle ne peut plus s'aborder uniquement comme un jeu, un dialogue ludique, évolutif et théâtral avec les conventions, l'univers des lieux communs et des images caractéristiques du genre.

 

Qu'elle soit un élément artistique, un champ d'expression et de représentation dans lequel les rappeurs vont puiser les contraintes et les libertés de leur pratique poétique ou une arme discursive, un détonateur de la contestation, la violence semble cependant au centre de l'écriture et de la pratique du rap. Elle suscite, de la part des détracteurs du genre, de vives critiques et on reproche aux rappeurs de ne pas explorer d'autres alternatives. On déplore le manque de textes plus légers, comme si le rap et la musique en général devaient se réduire à un divertissement grand public mais, même si l'on ne peut pas affirmer de façon objective qu'un rap sans violence est inconcevable, on peut néanmoins avancer que la violence est rapidement devenue un trait identitaire et esthétique du genre et qu'un rap sans violence, s'il ne serait pas dénué d’intérêt, n'aurait pourtant pas le sens et le poids qu'on lui donne aujourd'hui.

 

Bibliographie (pour cette partie):

 

Ouvrages:

HAMMOU Karim, Une histoire du rap en France, [2012], La Découverte, Paris, 2014.

HEBDIGE Dick, Sous-culture : le sens du style, [1979], La Découverte, coll. Zone, Paris, 2008.

MARC MARTINEZ Isabelle, Le Rap français : esthétique et poétique des textes (1990-1995), Peter Lang, Bern, 2008.

 

Articles:

PECQUEUX Anthony, « La Violence du rap comme katharsis : vers une interprétation politique » dans Volume !, [En ligne] 3:2, 2004, mis en ligne le 15 octobre 2006, consulté le 29 avril 2016. Consultable ici:

La violence du rap comme katharsis : vers une interprétation politique

La violence du rap français s'avère être toujours un frein puissant à l'extension de son audition, alors même que ce genre musical est désormais solidement implanté. C'est dire qu'une étude à son sujet ne saurait faire l'économie de cette question.

http://volume.revues.org

 

ZEGNANI Sami, « Le Rap comme activité scripturale : l'émergence d'un groupe illégitime de lettrés » dans Langage et Société, 2004/4 (n°110), p.64-84.