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Beaucoup d'entre vous ont sans doute déjà entendu parler de Salammbô, de Flaubert. Vous savez, ce bouquin épique se déroulant à Carthage, pendant la première guerre punique, avec ses batailles monumentales, dignes d'un roman de Tolkien avant l'heure ; ses armées d'éléphants ; ses mercenaires assoiffés de sang et ses lasers qui... Quoi ? Non, attendez, des lasers ? Au III e siècle avant J.-C ? Oui, des lasers, parce qu'aujourd'hui ce n'est pas du roman de notre ami Flaubert dont on va parler mais de son adaptation en bande-dessinée par Philippe Druillet en 1980. Son idée ? Prendre l'intrigue d'origine et la transposer sur une planète étrange et chaotique, vestige d'un empire galactique millénaire sur le déclin.

 

Si la rencontre des genres et des époques peut étonner, elle apparaît pourtant parfaitement logique : d'abord parce que le cœur du récit de Flaubert demeure bien la guerre, sous forme d'épopée archaïsante et que, de L'Illiade à Star Wars en passant par Le Seigneur des anneaux, on assiste toujours à la même histoire, sans cesse réécrite (ce n'est en rien un reproche, c'est au fond de cette façon que fonctionnent les mythes). Ensuite parce que, Salammbô, c'est aussi une histoire d'amour à fortes connotations fantastico-érotiques. Dès lors, il n'est pas surprenant que le roman de Flaubert, qui propose de nous narrer l'affrontement entre la ville de Carthage, ruinée par des décennies de conflits et de cupidité et les mercenaires qu'elle a employé pour la soutenir dans ses campagnes militaires, s'avère finalement curieusement propice à une reprise version SF, un siècle plus tard, par un auteur au style pour le moins psychédélique.

 

La bande-dessinée de Druillet est ainsi une trilogie, que l'on peut désormais trouver en vente sous forme d'intégrale publiée aux éditions Glénat. Elle met en scène son héros Lone Sloane, qui, après avoir échoué sur la planète mère de l'Empire de l'étoile où Carthage s'élève encore et résiste, prend le nom de Mathô, le barbare. Mathô assiste alors à une réception donnée par le suffète Hamilcar, en l'honneur des mercenaires ayant permis à la cité flamboyante de remporter victoires sur victoires contre les troupes romaines. Cette réception est l'occasion pour Druillet de glisser subtilement et mot pour mot le célèbre incipit du roman de Flaubert (« C'était à Megara, faubourg de Carthage », ô douce madeleine de Proust). Elle constitue aussi un moment clef pour son personnage Lone Sloane devenu Mathô. Des tensions éclatent en effet entre les mercenaires, enivrés et enragés de ne pas avoir été rémunérés pour leurs services et les représentants de la cité punique.

 

Tandis qu'une foule de guerriers sauvages commence donc à saccager le palais du très respecté suffète et que la fille de ce dernier, Salammbô, vierge protectrice du voile de la déesse lunaire Tanit, décide de sortir de son temple calmer les ardeurs de ces brutes alcoolisées, Mathô, lui, en profite pour se rincer l’œil et tomber amoureux de la jeune femme. Voilà, tous les fils de l'intrigue initiale sont là et comme dans le roman de Flaubert, Mathô va, aveuglé par l'amour, chercher par tous les moyens à conquérir le cœur de Salammbô. Conseillé par Spendius, un ancien esclave ayant rejoint le camp des mercenaires ; prenant en outre la tête d'une armée bien vénère, Mathô est déterminé à se faufiler en douce dans la ville fortifiée afin de retrouver Salammbô et de dérober en même temps le voile de Tanit, symbole de la puissance de Carthage.

 

Je l'ai déjà mentionné quelques paragraphes plus haut, mais la bande-dessinée de Druillet reprend souvent des morceaux du texte de Flaubert. Rien d'exceptionnel, me répondrez-vous ? Eh bien, au-delà du simple hommage, ces fragments de texte collent assez facilement aux cases remplies de types en armures futuristes, de glaives et de lances dressés (insérez ici une blague phallique), de créatures bizarres et cuirassées, de cadavres et de sang. On se perd d'ailleurs parfois dans cet amoncellement de personnages et de détails, mais l'impression de désordre qui ressort de ces pages saturées ne fait que renforcer la sensation d'être pris en plein milieu de batailles gigantesques.

 

Les plans en doubles-pages foisonnent et les cases sont immenses, accordant un espace largement suffisant à la représentation des diverses factions et des combats titanesques. Druillet a en outre fait le choix d'intégrer à son œuvre des images de synthèse, technique aujourd'hui extrêmement kitch mais qui, il y a trente ans, faisait son petit effet. Enfin, les lecteurs de Flaubert reconnaîtront, en plus du texte d'origine, des scènes particulièrement frappantes, comme celle où, faisant route vers la ville de Sica, les mercenaires tombent en chemin sur des lions crucifiés par les carthaginois – qui étaient un peuple hardcore il faut le préciser. Sauf qu'ici ce ne sont pas des lions mais des PUTAIN de dragons des sables. Bordel.

 

Alors oui, cette bande-dessinée est déroutante, pour rester dans l'euphémisme. Oui, la Science-fiction est un genre qui ne plaît pas à tout le monde et oui, les dessins de Druillet ont l'air d'avoir été faits sous l'influence de substances illégales dans plusieurs pays. Je ne peux cependant que vous recommander cette merveille. Si vous n'aimez pas la science-fiction, ne vous inquiétez pas, elle est en vérité au second plan et à part les animaux tout droits sortis de Tchernobyl et les gueules de certains mercenaires, vous oublierez probablement que tout cela se déroule dans un avenir lointain ou dans un passé uchronique. L'atmosphère est tout bonnement saisissante : les couleurs sont vives, marquent inévitablement la rétine et créent une ambiance mystique, faîte de murs ocres et de ciels nocturnes tantôt turquoises, tantôt rougeoyants. Le pire, dans tout ça, c'est que Druillet trouve quand même le moyen d'être fidèle à l'œuvre de Flaubert.

 

C’est en somme un regard nouveau sur un monument de la littérature française que Druillet nous offre. C’est aussi et surtout une transgression, puisque Flaubert, de son vivant, refusait de voir son œuvre illustrée. Cette bande-dessinée a quelque chose d’hérétique et c’est ce qui fait son charme. Elle prouve qu’en littérature et en art, on ne peut avancer qu’en s'aventurant toujours plus loin dans l’expérimentation. Elle témoigne aussi du fait qu’il existe des histoires intemporelles, destinées à se répéter, capables de transcender les époques et que toutes les œuvres, aussi anciennes et révérées fussent-elles, ne peuvent survivre qu’en évoluant constamment. Elle réussit en gros l’exploit de réunir l’orientalisme et l’amour des vieilles choses du dix-neuvième siècle avec la Science-Fiction criarde des années quatre-vingt. Tout un programme, donc. Bref, Salammbô de Flaubert featuring Philippe Druillet (ou l’inverse, hein, à vous de juger), c’est quand même de la sacrée bonne came et une expérience à ne pas rater, surtout si vous avez lu le roman avant. Pour la petite anecdote, c'est cette bande-dessinée qui m'a poussé à me plonger dans le bouquin de Flaubert et il faut y aller, pour me faire lire du Flaubert.

 

Quelques planches, histoire de bien vous donner envie:

 

"C'était à Mégara, faubourg de Carthage"

 

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Epique, vous avez dit épique ?

 

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Comme un petit air de Seigneur des anneaux, non ?

 

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