N'ayant pas eu de retours négatifs sur mon texte Le Monstre j'ai du coup décidé de poster encore un autre texte. Alors, ouais, ça parle beaucoup de beuh, dans ce que j'écris, mais c'est normal, parce que ce que j'écris défonce. Et ouais, j'ai juste dit ça pour pouvoir placer cette blague pourrie. Voilà. Ne me jugez pas. Pour l'illustration trop cool, il s'agit de la seconde version d'un dessin intitulé Diane, qui au départ illustrait un autre de mes textes sur mon ancien blog (aussi intitulé Diane). Cette version me semblait parfaitement correspondre à l'ambiance de ce texte au titre inspiré de Druillet. Vous l'aurez deviné, elle n'est pas de moi. Je dois cette oeuvre magnifique à la talentueuse et non moins adorable Alizée "motherfuckin'" Veauvy, graphiste chevronnée et accessoirement amie de votre serviteur. Vous trouverez des liens vers son travail en fin d'article, après mon texte.

 

 

Diane

 

 

Ils ont légalisé le cannabis, partout dans le monde : dans les pays occidentaux les plus réfractaires mais aussi au proche Orient et en Asie. Une véritable vague de dépénalisation, arrivée d'un coup ou presque. Soudain, l'on fumait dans tous les bars, à toutes les terrasses des cafés, au restaurant et même au travail. On buvait aussi beaucoup et la nuit était devenue une fête permanente – pleine de néons et de rires, d'ombres bleues et de chair entre les murs. Les rues sentaient l’ivresse.

Ils ont légalisé le cannabis, à une époque où les cendres s'accumulaient sur le sol : des villes brûlaient dans des déserts que nous ne connaissions pas et l'on n'avait pas conscience que cela signifiait que nous brûlerions aussi, tôt ou tard, lorsqu'il n'y aurait plus de territoires arides et lointain où allumer des brasiers. Nous étions gangrenés par quelque chose qui ne disait pas son nom. Le système des relations commerciales internationales s'effondrait en même temps que cinquante années de paix et de mensonges. Nous avions gagné une liberté, une seule et unique liberté, voulue depuis des décennies, au prix de toutes les autres que nous avions perdues en chemin et que l'on souhaitait désormais nous faire oublier.

Je pourrais vous raconter notre vie, à chaque endroit du globe, avec les espaces saturés d'une population grouillante, toujours de plus en plus précaire et qui ne cessait de croître et de se multiplier. Je pourrais vous parler des couvre-feux, des allées arpentées par des militaires armés, parce que l'on cherchait à nous protéger d'une menace incertaine et que l'on espérait que nous ne nous rendrions jamais compte qu'ils ne craignaient que nous. Je pourrais tout vous dire sur ces années obscures et cela serait juste, mais la promesse d'une existence de plaisir et de joyeux déni a transformé les villes. On nous interdisait le rêve et voilà qu'au crépuscule les vieux fantasmes s'animaient. Les forces de l'ordre y prenaient part – moitié pour s'amuser, moitié pour continuer leur travail de surveillance des masses en se joignant à elles.

Chacun s'arrangeait de cette situation particulière : l'Etat profitait du relâchement nocturne de la paranoïa pour mieux appréhender les penseurs dissidents, gagnait de l'argent, créait des emplois et calmait des tensions sociales sur le point d'éclater, tandis que les individus, pris dans l'illusion d'une liberté reconquise, pouvaient finalement se comporter comme à l'ère idéalisée des démocraties et se jeter, la conscience tranquille, dans les paradis de l'ignorance béate.

 

J'ai connu les ténèbres, saturées de la lueur des lampadaires et des enseignes – l'odeur des cadavres camouflée par celle des viandes grillées. J'étais enseignant dans une université parisienne quand ils ont annoncé la fin de la prohibition du cannabis. J'allais avoir quarante ans. Je faisais partie de cette génération ayant vécu les dernières grandes embardées de la démocratie libérale, déjà tâchée par toutes ses contradictions et ses défaillances, avant de basculer dans un autoritarisme qu'elle croyait disparu. Nous avions laissé faire ou encouragé la rupture et nous nous le reprochions tous. Nous n'avions pas prévu la science et ses progrès miraculeux au service d'un prolongement drastique de la durée de vie humaine et surtout, de celle des élites fortunées. Nous étions en somme responsable de la paralysie des hiérarchies et des mœurs. Il ne nous restait plus qu'un combat à mener sans risquer le peu de droits que nous possédions encore ; sans mettre en péril notre misère consolatrice. Le gagner, ce fut aussi admettre que nous avions épuisé le champ des luttes ; qu'il fallait maintenant s'engager si nous prétendions nous révolter.

Cela ne nous a pourtant guère empêché de nous jeter, le premier jour, comme une vague emportée par l'euphorie, dans tous les lieux de distraction possibles, qui ne s'attendaient pas à un tel retour de fréquentation. Je me souviens des verres sales, qu'on l'on ne se donnait même plus la peine de laver, s'empilant sur les comptoirs et les tables ; des chaises qui manquaient ; des gens debout, innombrables ; des rires ; d'une communion artificielle, nous semblant alors sincère, du peuple et de ses geôliers ; de la police, de l'armée et des ouvriers, des bureaucrates et des artistes. Nous fîmes rapidement de cela notre quotidien. La nuit était le miroir où la ville s'inversait, le ciel se couvrait d'ombre et devenait la mer.

Je me contentais, comme beaucoup, de cette mascarade : le coût des denrées alimentaires et des logements avait beau augmenter régulièrement, les loisirs demeuraient constamment accessibles, gratuits lorsqu'il le fallait, quitte à compenser le déficit avec d'autres impôts ou d'autres guerres. Je ne sentais pas ma servitude. L'heureuse conjonction entre ma position sociale, relativement agréable et peu exposée et ma situation financière, modeste selon les standards de ma jeunesse mais confortable et presque enviable selon ceux de cette époque, m'offrait l'occasion de profiter d'une vie guidée, standardisée et émoussée. Je n'avais qu'à suivre le parcours tracé pour moi et mes pairs sans jamais détourner le pas, l'apprendre par cœur comme une liste d'instructions pharmaceutiques, pour me mettre à l'abri du sang, des batailles et de la mort.

C'est donc à l'abri du sang, des batailles et de la mort que j'ai rencontré ma femme, Cassandre, qui n'attendait du courage de personne et qui partageait ma passion pour la littérature – auquel son nom l'avait prédestiné. Elle venait d'une famille bourgeoise ; avait eu foi dans l'homme puis s'était rétractée ; exerçait le métier de professeur dans le secondaire et venait d'ailleurs d'entrer dans le privé. Cassandre aimait avec lassitude, honnêtement et de tout son cœur, mais dans un soupir de fin du monde. Je n'en méritais ni n'en réclamais pas plus et je lui rendais ce même amour, fatigué, paresseux et rassurant. La nuit était aussi pour nous l'occasion de nous noyer dans nos promesses, de nous abandonner à des fulgurances de funambules. La nuit était le miroir où la ville s'inversait.

Les métros redevinrent à la mode à Paris. On exigeait de la mobilité. Les barbelés, les blindés et les voitures de police encerclaient la cité et en bloquaient l'accès, mais ceux qui avaient le privilège de s'y trouver à l'intérieur aspiraient à un élargissement de leur espace individuel. Le gouvernement décida alors de rénover les souterrains du métropolitain, tombés en désuétude depuis l'explosion du marché des voitures électriques abordables et les assignations à résidence collectives et forcées. Il ne fallait plus qu'un quart d'heure pour aller d'un bout à l'autre de Paris. Les stations arboraient l'apparence d'immenses sas colorés, labyrinthes où l'on se rencontrait et où les boutiques poussaient comme des fleurs. On y allait pour traverser la capitale comme nous ne l'avions plus traversé depuis longtemps et l'on savait qu'au moins, là-bas, sous terre, une bombe ne nous atteindrait jamais.

Cassandre et moi nous sommes mariés après trois ans passés ensemble. Elle était déjà enceinte pendant notre lune de miel. On ne vendait plus la pilule du lendemain. On prescrivait avec précaution les contraceptifs. On stigmatisait la sexualité et l'on régressait dans les mœurs. Être enceinte, cela signifiait garder l'enfant ; l'éduquer et subvenir à ses besoins, qu'on le puisse vraiment ou non. Nos salaires nous suffisaient – pour une vie sans encombre, à deux ; pour la nuit ; pour notre herbe et notre déni. Un enfant, cependant, remettait en cause notre équilibre : nous ne pouvions espérer gagner plus un jour, l'économie poursuivait irrémédiablement son effondrement et nous tentions déjà de ne pas penser au lendemain où l'on ne serait plus capables de faire face à l'inflation des prix.  Un enfant représentait des dépenses, une éducation, la construction d'un avenir meilleur, des choses que nous n'avions plus la force de faire. Cassandre avorta.

Les cliniques clandestines étaient de retour. On payait et l'on priait – on y était brusquement exposé au sang, aux batailles et à la mort. Le médecin qui pratiqua l'intervention n'était même pas diplômé. Il s'était improvisé faiseur d'ange comme on s'improviserait bricoleur. Cassandre y survécut. Péniblement. Elle avait commis l'irréparable aux yeux de la loi, un meurtre par anticipation, assassinat prénatal qui pouvait valoir à son coupable désigné l'exécution et l'humiliation publique, selon des législateurs figés dans leur demi-vieillesse par les compléments alimentaires d'existence.

 

Cassandre avait pour habitude de contempler Paris depuis la fenêtre de notre salon lorsque la nuit touchait à son terme, à l’instant précis où le basculement allait de nouveau s’opérer ; où les gens sortaient petit à petit du monde dans le miroir et se déversaient nonchalamment sur la ville en une coulée atone et livide. Nous nous étions installés dans l’un de ces appartements dernier cri, au sommet d’une tour d’habitation – édifices ayant remplacé les maisons privées ou les immeubles anciens. La nôtre logeait deux-mille personnes dans un même bâtiment en verre, haut de plusieurs centaines de mètres. Nous pouvions embrasser la ville d’un seul regard. Cassandre percevait la tristesse du matin. Elle s’y baignait, éprise de grisaille, comme si la mélancolie pouvait ranimer les fibres fanées de son être, lui rappeler corps et âmes l’ardeur de son adolescence. Elle demeurait habituellement muette, les yeux voilés, insensible à ma présence, jusqu’à ce que le soleil écarte pour de bon les ombres violettes. Elle n’évoqua jamais l’enfant que nous n’avions pas eu. Peu après l’avortement, elle commença cependant à me parler, pendant qu’elle fixait la douce agonie des chimères. Elle disait qu’elle pouvait entrevoir notre destin funeste ; qu’il y aurait du vide, bientôt et que les rêves ne parviendraient pas à nous en délivrer. Cassandre déroulait dans les vapeurs de l’aube le fil de l’avenir et personne ne l’écoutait. Je refusais de la croire (délicieux déni) et retournais à mon propre brouillard. Elle répétait la prophétie.

Lorsque la clameur des guerres se rapprocha pour se tenir aux portes de notre pays, on eût besoin d’autre chose, d’un calmant plus efficace et l’on fit légaliser toutes les drogues, sans exception. L’extase était de rigueur, devant le désespoir qui rampait vers nous. Paris fut une orgie. On distribua dans les rues des pilules et des comprimés, ces compléments alimentaires d’existence que l’on n’autorisait auparavant qu’aux nantis. Il fallait nous faire vivre pour maintenir la fête ; nous permettre de ne pas encore mourir et de savourer notre seconde jeunesse afin de conserver les instruments de production et la réserve de victimes sacrificielles que nous étions devenus. Cassandre s’éternisait dans l’abîme, hagarde et souriante. Je la suivais. Nos corps et nos organes étaient ceux de nos vingt-ans. Il régnait un parfum de stupre dans les avenues et ce qu’il advenait du monde n’était plus notre affaire. Cassandre ne répéta plus la prophétie. Elle se fit silencieuse comme un fantôme.

Elle reçut d’abord un message, sur son téléphone. Numéro inconnu. Quelqu’un était au courant, pour l’avortement, me confia-t-elle ce jour-là. Il y avait écrit sur l’écran un mot, si simple, « assassins ». Je tremblais. Elle paraissait absente. Blêmes, nous étions tous les deux des spectres. Nous avons voulu oublier. Rien ne se produisit ensuite – la fête, encore, battait son plein ; la belle époque d’entre deux demi-siècles. Cassandre se dissolvait de plus en plus dans les nuages. Je ne pouvais que l’admirer tomber avec grâce, désincarner même son reflet. Il fallait fuir ; quitter cet endroit mais à défaut d’ailleurs et par facilité, nous avons préféré l’anesthésie. Notre félicité factice eût aussitôt raison de nos esprits.

Les poubelles jonchaient les trottoirs, les déchets et les épaves parsemaient nos errances. Les barricades, on le sentait, s’épuisaient. La conscription obligatoire s’immisça chez nous, citadins qui nous imaginions retranchés dans nos positions, gardés du mal par notre chance insolente et notre argent. Et l’on continuait de se donner aux bras des ténèbres. Les uns s’évanouissaient dans la brumes ; les autres dansaient. Les existences s’effaçaient puis se recombinaient. On ne s’aventurait pas à élucider le sort des égarés.

Je rentrais chez moi, une après-midi et Cassandre n’était plus qu'une poignée de cheveux noirs disséminée sur le parquet. Il y avait des traces rouges, minuscules, sur notre canapé anthracite. La porte, néanmoins, paraissait verrouillée lorsque je suis arrivé – mais que pouvait signifier cela dans un pays où n’importe quel représentant de l’Etat disposait des moyens d’ouvrir et de refermer n’importe quelle porte ? On avait enlevé Cassandre. J’appris plus tard qu’on allait l’exécuter ; qu’on l’avait accusé du meurtre de son premier enfant. Elle était détenue dans un quartier de haute-sécurité, au milieu des prisonniers politiques et des milliers de marginaux que la marche des tyrannies avait créé. Il fallait résister ; rejeter l’engourdissement de l’être au profit de la révolte. Je devais briser l’hallucination pour que Cassandre ne s’éteigne pas comme les autres, rendue pour toujours à l’amnésie collective.

Je l’aimais. C’est comme ça, nous raconte-t-on, que les esclaves s'affranchissent du joug de leurs maîtres : dévastés par la souffrance, privés de tout, même de l’amour qui aurait pu prévenir le carnage qu’ils s’apprêtent à commettre en échange de leur liberté. On s’organisait dans les catacombes ; on feintait la surveillance de masse et on accueillait chaleureusement ceux qui se joignaient de leur plein grés à cette ultime lutte, prêts à défier l’insupportable que l’on n’avait que trop toléré. C’était l’opportunité de revoir Cassandre et de récupérer mon humanité. Là-bas, sous les pavés, dans les égouts de pierre, une communauté autonome ne voulait pas céder. Ils délivraient les prisonniers, parfois, qui venaient grossir leurs rangs mais les contacter, c’était aussi faire preuve de bravoure ; avoir une chance de retrouver Cassandre et courir le risque d’y périr, traqué comme un rat par les chiens des démons assermentés. Cassandre ne pouvait pas mourir. Cassandre ne réapparut plus jamais.  

Le sang, la bataille et la mort et la voix de Cassandre qui résonnait – ce fut le développement logique de l’histoire. J’étais appelé au combat ; contraint. On me martelait que c’était le prix à payer ; la juste restitution des bienfaits consentis à crédit. Je n’étais pas trop vieux. Les compléments d’existence avaient conservé mon endurance et mon intelligence. Tout devait s’achever à un moment ou à un autre, n’est-ce pas ? Les drogues, le plaisir chimiquement manufacturé, tout cela ne relevait que d’une politique d’occultation. Nous nous livrions une guerre permanente, dévorante, qui soutenait le reste. La subsistance de la vie dépendait paradoxalement de tout ce qui avait pour but de la détruire. On m’intimait l’ordre de tuer et de tuer pour ceux qui avaient anéanti Cassandre. J’avais évité jusque-là de m’engager de quelque manière que ce soit, sûr de traverser l’incendie sans que ses flammes ne me remarquent ; pourtant, l’on m’y poussait soudain et je ne me débattais pas.

 

Le front est un territoire où les chairs se déversent. Aujourd’hui, je mourrais. Ou demain. On fume des joints sur les décombres de nos conquêtes. Le temps s’étire ; Cassandre murmure ; je n’ai rien fait. J’entends que les célébrations se sont terminées : Paris est entre les mains de l’ennemi, mais lequel ? Chacun est l’ennemi de l’autre : l’Etat celui du peuple ; la France celui de la Russie ; la liberté celui de la loi – et quant à moi, je suis le mien. On ne juge souvent les récits qu’à leur morale et à leurs aventures. Ici, il n’y a rien. Pas de substance ; pas de frémissement des muscles et des âmes. De la lâcheté, peut-être et la nuit. La nuit, où s’empilent les dépouilles et où l’on s’émerveille. La nuit de saphir et de poussière. De rouille. D’impuissance. La nuit.       

 

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How to shoot a criminal plunges the player into the New York of the 1930's, filled with smoke, fog and shadows, behind the curtains and from the point of view of those that best witness it: Journalists. Aaron, son of a great Editor in chief, decides to create his own paper following his father's demise: The Revenge.

http://www.howtoshootacriminal.com