4761296-4368122535-latest

 

 

Tout le monde connaît Frieza, Freezer (en insistant bien sur le dernier « r ») pour les adeptes des versions doublées en français, Lord Frieza, pour les mécréants, méchant le plus emblématique à bien des égards du manga et de l'anime Dragon Ball Z. Si vous demandez à quelqu'un n'ayant jamais lu ou regardé la série de citer au moins deux de ses personnages, il y a de grandes chances qu'il vous réponde Goku et Frieza (ou Végéta, notre troisième homme à nous, sorte de Mélenchon de Dragon Ball Z). Les raisons sont multiples : antagoniste majeur de l'intrigue, il est celui qui permet au protagoniste de dépasser ses limites et d'accomplir une ancienne prophétie extraterrestre ; il est aussi un personnage particulièrement identifiable, avec son charadesign reconnaissable, inspiré des productions de science-fiction des années 70/80, ses transformations, dont une largement semblable à la créature d'Alien et son background parfaitement maîtrisé.

 

Frieza, c'est un peu le Hitler de l'espace, pour faire dans le point Godwin et si les théories du complot sur la relation entre l'arc Frieza et le discours de propagande du troisième Reich circulent abondamment sur Internet, ce n'est pas un hasard – la construction de cet arc narratif et les thématiques développées relèvent du même mythe originel que l'idéologie nazie, Star Wars ou encore que la plupart des épopées antiques connues. Ici, pourtant, on ne va pas partir dans des contrées compliquées faîtes de notions métaphysiques et de théories structuralistes, mais simplement essayer de comprendre pourquoi Frieza est le méchant le plus intéressant de l'histoire de Dragon Ball Z.

 

Frieza, en résumé, est un empereur intergalactique à la tête d'un réseau de plusieurs planètes et qui a pour principale activité d'envoyer ses troupes conquérir de nouvelles planètes afin de les échanger ou de les aménager en bastion de son empire. Voilà. Oui, c'est un sale type. Un enculé, même, lorsque l'on sait qu'il a détruit de nombreuses planètes, dont le foyer des sayajins, Vegeta (la planète, le roi, mais pas le fils, haha) et Namek, pendant son combat contre Goku. Il apparaît pour la première fois dans l'intrigue dans le tome 21 du manga (édition Glénat). Bulma, Goku, Krillin, Gohan puis plus tard Piccolo vont ainsi devoir récupérer les sept boules de cristal avant lui et l'empêcher de souhaiter devenir immortel. Dès le début, Frieza remue les fondations du manga : il est fort, plus qu'aucun autre ennemi auparavant, des dizaines de fois plus puissant que Goku, le héros, déjà largement au-dessus de la plupart des personnages de la série Pire, il peut changer de forme et augmenter drastiquement sa force – non seulement Frieza est monstrueux, mais en plus il se retient jusqu'à la toute fin de l'arc narratif, contre un Goku devenu Super Sayajin.

 

Concrètement, Frieza, c'est le méchant tellement confiant en lui qu'il refuse jusque devant le fait accompli d'admettre qu'il puisse être surpassé et qui par conséquent décide de n'utiliser qu'une fraction de ses capacités, déléguant le sale boulot à des lieutenants nettement moins efficaces. Il est l'arrogance personnifiée. Il n'a jamais eu à mobiliser tout son pouvoir, excepté comme il l'indique lui-même, face à sa famille (son père, que nous découvrirons brièvement plus tard dans l'histoire et son frère, antagoniste central de deux des films d'animations de la franchise). Il règne en outre sur une centaine de planètes et peut, à volonté, détruire l'une d'entre elles, Namek, par exemple, même s'il s'y trouve puisque, cerise sur le gâteau, il peut survivre dans le vide de l'espace (coucou au passage à mes cours de physique du lycée), ce qu'il fait d'ailleurs, après avoir pourtant été découpé en deux et mutilé par l'explosion de la planète. Vous imaginez bien qu'avec ça, le type a de quoi se croire l'être le plus hype de l'univers et ne s’embarrasse pas de bonnes manières lorsqu'il s'agit de se comporter en tyran sadique.

 

C'est là qu'est tout l'intérêt du personnage : froid, redoutable, d'une puissance sans commune mesure, à la tête d'une organisation intergalactique qu'il contrôle d'une main de fer, rusé, provoquant, méprisant à l'égard des autres formes de vie, particulièrement de la race des sayajins, qu'il choisit de détruire, de crainte en vérité d'être anéanti par l'être de légende qu'incarnera un temps Goku, il finit toutefois par mourir non pas tant des mains du héros qu'à cause de l'une de ses propres attaques se retournant contre lui – c'est sa force qui l'a mené à sa perte. Sûr (et à raison) de son pouvoir, il ne s'est jamais méfié de la faculté de ses adversaires à résister et à s'adapter rapidement aux situations de tension extrêmes (ni d'ailleurs des power up à foison qui conviennent parfaitement aux besoins de la narration ou aux boules de cristal avec lesquelles on ne reste jamais mort bien longtemps, n'est-ce pas Krillin?).

 

Ses motivations sont éminemment plus fouillées que celles des anciens ou des futurs ennemis – pour Buu, détruire l'univers parce qu'il est littéralement l'essence du mal ; pour Cell détruire Goku puis la planète, en s'organisant un gigantesque tournoi avant, parce qu'il a été programmé pour ça et qu'il a des cellules sayajins en lui qui le poussent à rechercher le conflit ; pour Piccolo, conquérir la terre, puisqu'il est un démon et que c'est dans sa nature. Frieza est un enfoiré de première, mais il n'est vraisemblablement pas né comme ça (enfin, il n'est nul part précisé que toute sa race est une bande de bâtards innés) : il l'est devenu (ou du moins, il a été conditionné par son environnement familial et social, salut Bourdieu, au passage), en attirant de plus en plus de monde dans son giron, en suivant les pas de sa glorieuse famille, à cause de peurs primales, de pulsions radicalement humaines, de son ego, bref, Frieza est plus proche de nous qu'on l'imaginerait. Il offre un contraste entre une apparence inébranlable et dangereuse et une personnalité narcissique, faîte de failles et d’irrationalité.

 

Avec l'arc Frieza, Dragon Ball Z arrive à maturité et s'apprête à franchir un cap, aussi bien en termes de narration que d'échelle. Frieza est l'antagoniste de la série à être le plus de fois revenu à la vie, que ce soit le temps d'une scène ou pour un film entier, voire dans plusieurs chapitres du manga et dans des épisodes des diverses productions animées, Z, Super et GT. Il est resté pertinent tout le long de la série et a définitivement influencé la poursuite de son intrigue, tuant sauvagement Krillin (et l’empalant au préalable sous sa deuxième forme), introduisant les super sayajins, les transformations systématiques en général (même si ce n’est en réalité pas le premier ennemi à se transformer dans la série), les combats dantesques pour la survie de la galaxie, les voyages dans l'espace, le système des unités de puissance, servant en outre de point de départ à l'expansion de son univers. Dans Dragon Ball Z on apprend en gros que sans Frieza, Goku n'aurait pas échoué sur Terre et il n'y aurait pas eu de Dragon Ball. Si la plupart des fans l'apprécient autant, c'est donc parce qu'il dispose d'une épaisseur et d'une cohérence considérables tout en imprégnant durablement l'évolution de l’œuvre en tant que produit culturel marchand.

 

Frieza, c’est le méchant parfait parce qu’il répond à la fois à un archétype bien définit et connu de tous, conçu dans son design comme un ensemble de références à la culture populaire, aux films de Science-fiction, à l’imagerie fictionnelle de la Seconde Guerre mondiale et qu’il apporte en même temps un lot d’innovations conséquentes dans la série, avec des motivations uniques et inégalées depuis dans les arcs postérieurs, une personnalité forte et une ombre tentaculaire.

 

EDIT du 15/05/2017: Avec Dragon Ball Super encore en cours de production, on ne sait jamais vraiment à l'avance à quoi s'attendre pour la suite de la série. Quand j'écrivais cet article, les spoilers des épisodes 90 à 93 n'étaient pas encore disponibles, mais aujourd'hui, ils le sont. Du coup, il paraît que Frieza va revenir, dans le camp des gentils cette fois-ci. On verra ce que ça donne, hein, mais s'ils en font un énième Végéta, bad guy not so bad after all, je vous jure que je vomis.