La_Maison_des_Feuilles

 

 

Aujourd'hui, on s'attaque à du lourd. Du très lourd même. La Maison des feuilles de Danieleswki est un bon gros pavé qui date du début des années 2000, une époque où Internet commençait à peine à se répandre dans la majorité des foyers et où avoir un ordinateur signifiait déjà vivre dans un film de science-fiction. La genèse de cet étrange roman remonte pourtant encore à une dizaine d'années auparavant et son développement est intimement lié à l'émergence de technologies permettant l’établissement d’une culture et d'une relation au monde plurielle et complexe, j'ai nommé la préhistoire de ce qui allait par la suite donner naissance à Wikipédia et aux réseaux sociaux. L'auteur s'inspire donc des interrogations que soulève l'apparition d'Internet dans la vie publique et se sert d'une liberté nouvellement acquise pour construire petit à petit un texte que l'on pourrait à bien des égards considérer comme le jalon d'une littérature transmédiatique ultra contemporaine. Pour ceux qui ne sont pas familier avec ces termes universitaires qui-font-bien-quand-on-les-sorts, La Maison des feuilles est une œuvre révolutionnaire et qui envoie du pâté.

 

Plongeons nous en premier lieu dans l'histoire, somme toute assez simple et pas du tout surprenante. Du tout, du tout. On touche en vérité, vous l'aurez compris, à quelque chose de déroutant, tant par sa structure, partie intégrante de la diégèse, que par sa narration. Pour faire court : Johnny Errand (c'est un pseudonyme) trouve, en compagnie de son ami Lude, un manuscrit laissé par un vieillard aveugle, Zampano, voisin solitaire de Lude et décédé dans son appartement. Ce manuscrit contient la critique érudite et richement annotée d'un documentaire, le Navidson record, du célèbre photographe Will Navidson, documentaire traitant lui-même d'une curieuse maison acquise par le couple Navidson et dont les dimensions sont plus grandes à l'intérieur qu'à l'extérieur. Zampano décrit ainsi les séquences diverses de ce documentaire et joint son analyse à celle d'autres experts. Oui, je le conçois, ça n'a pas l'air bien folichon pour l'instant, mais il y a un twist à tout ça : le Navidson record n’a jamais existé. Pire, la mort de Zampano ne paraît pas naturelle et le vieillard exhibait, peu avant son décès, des signes d'une folie qui semble se transmettre à Johnny Errand, tandis que ce dernier se livre au décryptage des écrits de l'aveugle. L'intrigue reste toutefois incomplète si l'on n'y ajoute pas un ingénieux système de lecture et de mise en scène du texte.

 

La Maison des feuilles reproduit ainsi aussi bien formellement que thématiquement les particularités des multiples médias utilisés dans le récit. Le texte est tantôt omniprésent, couvrant toute la page, la saturant et mettant en danger un semblant d'ordre visuel, tantôt quasi-absent, au centre d'un immense vide blanc sans aucun caractère, ou alors dans un coin, à l'envers ou à l'endroit. La narration quant à elle se fait à plusieurs degrés, d'abord au sein du manuscrit de Zampano, avec la description des scènes du documentaire, la retranscription de ses dialogues puis les remarques du critique ; ensuite dans les notes, où l'on assiste alternativement aux digressions de Zampano et à la montée progressive des névroses de Johnny Errand ; enfin dans les annexes, poèmes, lettres d'une autre instance narrative majeure que je ne vous révèlerait pas pour ne rien spoiler ou encore photographies. Pour résumer, c'est un joyeux bordel. Les voix et les focalisations sont multiples et discordantes, les récits à la fois hétérogènes et pourtant profondément dépendants les uns des autres et les parcours de lecture variés et trompeurs.

 

C'est là que se trouve tout l'enjeu du roman : le lecteur est invité à suivre (ou non) selon son envie un réseau de notes en bas de pages, d'anticipations ou de retours en arrière et doit construire lui-même le sens de ce qu'il lit. On s'égare donc à de multiples reprises dans la maison, on se retrouve pris au piège de ses dédales borgesiens, en quête d'une issue ou d'un énième couloir. On tourne et retourne les pages, littéralement ; on s'essaie à les placer de telle manière, devant un... (je plaisante, je vais m'arrêter ici, réfléchir à des solutions de lecture fait partie du jeu et de l'expérience proposée par la maison).

 

Le but dans tout ça, me demanderez-vous ? Il n'y a pas qu'une seule explication comme il n'y a pas qu'une seule interprétation de l'intrigue. Je pense de mon côté qu'il s'agit principalement de mettre en question notre relation à la fiction, qu'elle soit littéraire ou non, à travers le support et que le roman constitue un moyen d'exploiter tous les ressorts à disposition de l'auteur de fiction pour produire un effet d'adhésion émotionnel chez son lecteur/spectateur. Vous vous rappelez de la maison plus grande à l'intérieur qu'à l'extérieur ? Eh bien, c'est le cas du roman : vous aurez l'impression qu'il est plus grand à l'intérieur qu'à l'extérieur et cette impression, couplée aux manipulations spatiales dont le texte fait l'objet et à une écriture efficace, donne naissance à un genre d'angoisse spécifique, une désorientation que l'on ne s'attend pas à subir en lisant un simple roman. Il m'a fallu six mois pour en arriver à bout non à cause de ses presque sept cent pages mais à cause de la pertinence de son dispositif, qui parvenait à produire insidieusement en moi l'angoisse de tous ces protagonistes confrontés d'une manière ou d'une autre à la paranoïa de la maison.

 

Je peux l'affirmer sans mentir : La Maison des feuilles est mon roman préféré. C'est un texte inventif, à la genèse fascinante, qui explore d'autres facettes de l'art de la narration et qui réussit dans toutes ses tentatives pour nous happer et nous troubler. Il laisse une trace indélébile chez ses lecteurs et parvient à toucher l'horreur plus qu'aucun autre récit d'épouvante qu'il m'ait été donné de lire. Pas la peine pour moi de rédiger un long pavé vous le recommandant vivement. Il est certes difficile et si vous ne vous êtes jamais frotté à des écrits universitaires, livres ou articles, vous passerez peut-être à côté d’une des problématiques du texte, mais ce n’est pas grave du tout, puisque ce n’est pas la seule voie possible et que si tous les sentiers ne mènent pas à Rome, ils sont cependant présents entre les murs de la maison. Pour conclure, si certains d'entre vous se demandent pourquoi le mot maison est toujours écrit en bleu depuis le début de cet article... allez donc vous procurer au plus vite ce roman, c'est là qu'est la clef du mystère (bon okay, c'est facile à deviner en regardant la couverture que je vous ai mise en guise d'illustration de cet article, mais oh, vous allez pas me gâcher mon plaisir hein).